jeudi 2 juillet 2009

7300 km sur l'atlantique

C'est la distance, le long de l'équateur, de l'immense vide aqueux qui sépare la pointe occidentale de l'Afrique des Caraïbes. 7300km avec aux extrémités deux cultures très différentes. Et rien entre les deux.

Enfin, rien, ce serait omettre les liens tenus et érodés qui flottent presque sans vie sur l'Atlantique. Les liens des noirs avec leur terre d'Afrique qui ont été écartelés à l'extrême il y a quelques siècles. Ces noirs qui ne connaissent rien de "là bas" et auraient déjà tout oublié depuis longtemps, si cette couleur de peau si sombre et intense ne leur rappelait pas chaque jour avec évidence leurs origines. La dernière trace encore tangible d'Afrique que j'ai pu sentir, je l'ai retrouvée dans les musiques et les danses des Créoles.

Mais, en dehors de cette passerelle, ces deux mondes sont bels et bien distincts.

La barrière des langues, malgré le fait que je n'ai pas entendu de Français depuis des lustres dans la rue, est moins raide ici qu'au Sénégal, grâce aux racines latines communes. Même un vieux noir édenté baragouinant un anglais créole au fond de sa communauté est plus facile a comprendre que deux jeunes Sénégalais qui débattent en Wolof.
Cette barrière linguistique des premiers mois est d'autant plus facilement franchie qu'il n'y a pas, contrairement au Sénégal, l'échappatoire du Français pour se faire comprendre, ce qui oblige à faire des progrès rapides !


La question de la religion occupe dans les deux sociétés une place très importante. Au Nicaragua, le culte de base est chrétien, avec des dizaines de variantes très inventives : les Pentecôtistes, les Anglicans, les Évangélistes, les témoins de Jéhovah, etc. Certaines tendances ne doivent pas regrouper plus d'une vingtaine de croyants à Bluefields. Juste de quoi remplir une petite Église, impeccable. C'est croire que chacun essaie d'être original (pour ne pas dire excentrique) dans sa croyance. J'ai trouvé en général les croyances du Nicaragua plus laxistes que l'Islam Sénégalais, et c'est surement renforcé par le l'indifférence tranquille des Costeños.

Une bonne anecdote concerne les prénoms. C'est surement dans ce domaine que se réalise le grand écart entre les deux pays. Au Sénégal, Mohamed, Ababacar, Fatou et une douzaine d'autres prénoms noircissent 80% des cartes d'identité. Au Nicaragua, les proportions sont inverses. Seul le hasard malheureux des probabilités aboutira à trouver un même résultat chez les 80% de gens qui porte un prénom inventé. La méthode courante consiste a prendre la moitié du nom d'un membre de la famille, une syllabe du nom d'un acteur de télenovelas et ajouter aléatoirement des lettres entre les deux pour baptiser son prochain rejeton.

La jeunesse doit surement favoriser cette mode non conformiste, car la grande majorité des filles ont déjà trois enfants avant leur 22 ans.

La recherche d'originalité dans le processus reproductif ne se limite pas simplement aux patronymes. Les métissages sont très appréciés. Les mères exposent avec fierté une collection variée de bambins, du fiston aux yeux jaunes et aux cheveux crépus, à la métisse noir aux cheveux raides. Avec mes yeux vert/bleu et mon long nez, j'ai eu des propositions sérieuses et désintéressées dans l'unique but d'enrichissement du patrimoine génétique.

Les bébés, une fois mis au monde et sevrés, sont confiés dans bien des cas à une grand mère conciliante ou aux parents résignés. Au Sénégal, la mode est plutôt à la fidélité et aux traditions matrimoniales. Ennuyeux, certes, mais ça a surement ses avantages sociaux...

Dans la rubrique des bons cotés du Nicaragua, j'apprécie beaucoup la tranquillité d'une ballade dans les rues et la passivités nonchalantes des vendeurs. C'est une promenade de santé d'aller faire ses courses à Bluefields, après avoir vécu l'enfer du marché Sandaga à Dakar. Là bas, dans n'importe qu'elle situation, a toute heure du jour et de la nuit, il y a toujours quelqu'un pour :
- te rendre un service de manière désintéressée mais moyennant rémunération, parce que, malgré la couleur de peau, on est frère
- te vendre un jeu de cintres en plastique ou une Bretling d'un demi kilo et 18 carats

Ceci fait le charme du pays et sans ce joyeux bordel le Sénégal ne serait pas si attirant, mais je goute quand même a Bluefields la simplicité des relations humaines, comme le fait de pouvoir parler et déconner avec des inconnus dans un taxi, sans avoir le revers de la médaille des relations humaines perverties par le tourisme et des stéréotypes très forts.

Une moitié des habitants de Bluefields imagine la France comme un état des USA, quand l'autre moitié ne saurait pas situer l'Europe sur une carte. Alors évidement, ça me soulage de vivre ici incognito, sans le lourd et énorme bagage culturel et historique que je me trimballais en tant que Français en Afrique de l'Ouest. On a une histoire tellement liée, lourde et dure en Afrique, et des liens présent si forts (immigrés en France, touristes et ONG en Afrique), que ca entraine cette relation très forte d'admiration et de rejet. La comparaison est constante auprès du grand frère français et c'est difficile de s'émanciper dans ces conditions. Pas facile pour les immigres Français ou Africains de vivre dans un pays si proche et pourtant si différent. Ici, je n'ai plus a dealer avec toutes ces questions latentes et envahissantes, et la vie en est bien plus simple !

Pour finir, au registre des regrets et des manques, je crois que c'est l'incroyable et envoutant esprit de l'Afrique qui me manque le plus. Cette ambiance étrange et pénétrante des légendes des griots et des manifestations d'esprits, des marabouts et des coups de djembé, de la voix du Muezzine et des danses mystiques.

Mystique Afrique

La vie est trop rationnelle a mon gout par ici, et le grand mélange désordonné de cultures latines, indigènes indiennes et créoles africaines a beaucoup dénaturé la spécificité de chacune, qui peine laborieusement a survivre si elles n'ont pas déjà disparue complètement. Mais je commence à m'aventurer sur un autre terrain.

Ça pourrait faire l'objet d'un futur message sur ce blog, non ?

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